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Un monde « post-digital » … mais à quel prix et à quelles conditions ?

La crise Covid-19 a engendré un véritable « big bang » de la transformation numérique qui s’est inévitablement accompagné de nouveaux défis. Défis techniques et technologiques, (géo)politiques, sociaux et sociétaux, auxquels le « monde d’après » devra répondre pour être pérenne. Pour les Armées, et plus particulièrement le Commandement de la cyberdéfense, l’enjeu est multiple et il est de taille : préparer l’avenir ; comme comprendre le cyberespace de demain et le milieu dans lequel les Armées opèreront ; comprendre à la fois les évolutions de l’écosystème du numérique et leurs répercussions sur le monde physique et vivant, mais aussi les évolutions d’usage et d’emploi des outils numériques ; comprendre et anticiper les bouleversements géopolitiques et sociologiques du cyberespace pour mieux s’y préparer. Tant à court terme, à des fins de prospective stratégique, qu’à long terme, à des fins de préparation opérationnelle, seule une bonne compréhension des conséquences de la crise Covid-19 permettra de relever ces défis.

1.  La crise, accélérateur d’une transformation numérique aux effets secondaires encore ambigus

En mettant à l’épreuve la résilience des organisations et des sociétés, forcées de s’adapter à un contexte inédit et imprévisible et d’adopter de nouveaux modes de fonctionnement dans des délais extrêmement courts, la crise a agi comme l’accélérateur d’une transformation numérique déjà bien amorcée. Le temps du confinement, la crise a imposé le « distanciel » comme la nouvelle norme : vidéo-conférences, webinars, salles de réunions virtuelles et solutions de partage d’information sont du jour au lendemain devenus les outils de travail quotidiens de milliards d’individus, tant pour des usages privés que professionnels. Si certaines organisations avaient déjà recours de façon plus ou moins ponctuelle au mode « distanciel », beaucoup d’autres ont dû, en quelques heures, non seulement ajuster leurs façons de travailler et d’interagir, mais aussi tout simplement s’équiper en webcams, ordinateurs portables, écrans, clé VPN… rappelant ainsi notre dépendance à des flux matériaux dans un monde pourtant de plus en plus numérisé. La bascule a sans doute été moins douloureuse pour les organisations qui, comme Véolia, avaient déjà fait des choix technologiques de solutions en mode Saas ou cloud notamment, permettant de dé-corréler l’accès aux systèmes d’information d’un périmètre géographique donné. La crise Covid-19 a aussi exigé de beaucoup organisations qu’elles revoient leurs modes et process de production, consacrant ainsi certaines technologies émergentes comme l’impression additive ou 3D, les jumeaux numériques…

À bien des égards, cette crise a accéléré certaines évolutions latentes mais inéluctables du paysage et des usages du numérique. C’est même l’un de ses principaux enseignements. Mais si cette digitalisation à marche forcée a été salutaire pour les organisations comme pour les individus, elle a aussi rapidement mis au jour les dangers d’une digitalisation à outrance que ce « monde d’après » de plus en plus digitalisé devra écarter pour survivre au « retour à la normale ». Car le progrès n’est pas uniquement une affaire de technologies, il est d’abord une histoire d’Humains. Or la crise a montré que l’individu était paradoxalement l’un des grands perdants de cette transformation : elle a rappelé d’une part que la digitalisation n’était pas accessible à tous, et d’autre part qu’elle pouvait ne pas être que bénéfique. D’abord, la crise a brutalement rendu bien tangible la « fracture numérique » et « l’illectronisme » : elle a laissé de côté les individus qui n’avaient pas techniquement accès aux outils numériques (smartphones, postes de travail…) mais aussi ceux qui n’avaient pas les codes et compétences permettant de les utiliser et donc de participer pleinement au mode numérisé. On considère aujourd’hui que 17% des Français sont dans ce cas[1]. Ensuite, le « tout-digital » n’a pas été sans effets secondaires néfastes, comme le rappelait Camille Rabineau dans « Covid-19 ou le big bang de la transformation numérique ». : douleurs physiques, sentiment d’isolement, perte de repères dans le temps, effacement du lien humain et social… Autant de questionnements sur l’éthique et sur la place de l’Humain dans ce monde digitalisé.

Mais cette révolution digitale, si impactante soit elle sur nos modes de vie, semble s’être imposée comme le principal sinon l’unique prisme à travers lequel nous analysons aujourd’hui les conséquences de la crise Covid-19. Or le digital, ou du moins la transformation digitale des organisations et des sociétés, est désormais si avancée qu’elle ne constitue même plus un avantage compétitif durable. À court terme, le digital sera un non sujet, il sera la norme. L’enjeu n’est donc plus tellement la transformation digitale elle-même que ses conséquences et ses impacts. Dominique Turc recommande ainsi de se projeter au-delà du digital en retirant cette « œillère » qui nous empêche de voir et d’étudier les autres forces qui bouleversent de façon durable notre société.

2.  La crise, révélateur de profondes mutations politiques et sociétales

Dominique Turc rappelle en effet que crise a aussi accéléré certaines transformations moins visibles, plus profondes, portées par des forces technologiques et sociologiques susceptibles d’entraîner, à court terme, des mutations sociales et sociétales durables.

Retrouvez ici l’intervention de Dominique Turcq

Des technologies prometteuses mais ambivalentes

Parmi ces forces technologiques, l’intelligence artificielle (IA) est sans doute celle qui aujourd’hui fait le plus parler d’elle. Véritable buzzword de cette décennie, elle est souvent associée, à tort, aux technologies dites « digitales ». Or contrairement à ces dernières, l’IA n’est pas une technologie exacte : elle reste approximative, et là ou bien des technologies digitales remplacent l’action humaine, l’IA ne fait que l’assister. Par exemple, si l’IA constitue une aide (précieuse) à la décision mais ne peut pas (encore ?) prendre elle-même une décision. De la même façon, les technologies de reconnaissance faciale qui connaissent aujourd’hui un véritable essor sont encore relativement peu utilisées car encore pas assez fiables et le risque d’erreur trop grand. Autre technologie émergente dont on sous-estime souvent les répercussions à moyen et long terme : les neurosciences. Petit à petit, elles se frayent, discrètement et souvent anonymement, une place de plus en plus importante dans nos quotidiens privés comme professionnels, qu’elles soient non-intrusives comme les « nudges » qui nous manipulent parfois insidieusement mais nous permettent aussi d’identifier et comprendre nos biais décisionnels, ou plus envahissantes comme le projet Neuralink, encore au stade de la recherche, d’électrodes implantées dans le cerveau pour permettre la connexion homme-machine. L’enjeu reste donc de comprendre et apprendre à maîtriser ces technologies prometteuses afin qu’elles ne soient pas détournées et utilisées à des fins malveillantes (propagande, fraude…).

Des phénomènes sociologiques préoccupants

À côté de ces forces technologiques, la crise Covid-19 a aussi mis en mouvement un certain nombre de tendances sociologiques et sociétales lourdes mais trop souvent sous-évaluées. La plus manifeste est sans doute l’évolution de notre relation à l’information. Les figures qui traditionnellement faisaient autorité (scientifiques, experts, institutions) font aujourd’hui face à une véritable crise de confiance et de crédibilité qui fait le lit des fake news et de la propagande. Le phénomène que Dominique Turc qualifie de « tripadvisorisation » y a fortement contribué. « Aujourd’hui on peut tout mesurer tout de suite et tout publier tout de suite. On est mesurés et évalués à tout moment, à la fois en tant qu’individu et qu’organisation ». C’est ce qu’ont illustré les débats houleux entre experts médicaux sur l’usage de la chloroquine, et les échanges parfois violents auxquels ils ont donné lieu sur les réseaux sociaux sous formes de posts interposés entre auditeurs pourtant profanes. Sans compter la prolifération de théories du complot sur l’origine du virus voire sur son existence même, à la suite de publications de photos d’hôpitaux vides. Le phénomène n’est pas nouveau et les distorsions et manipulations de l’information sont même à la fois l’une des tendances majeures et l’un des plus grands dangers de ce monde de plus en plus digital, mais la crise Covid-19 a agi comme une fantastique caisse de résonnance qui doit nous forcer à repenser la façon dont on produit et dont on gère l’information. Les défis sont considérables pour les États et presque encore plus pour les Armées : risques politiques et sociaux d’abord, notamment sous forme de populisme et de propagande, mais aussi sécuritaires, avec des enjeux de lutte informationnelle et d’influence d’intensité sans précédent.

Des dépendances géopolitiques et stratégiques croissantes

Au plan politique et diplomatique, Didier Danet souligne que la crise « a cristallisé des comportements d’accaparement, ou de conflits durs » : bataille pour les masques sur les tarmacs d’aéroports, rachats de sociétés pharmaceutiques pour être prioritaires pour les vaccins… Le numérique n’échappe pas à cette dynamique. Une fois encore, la crise a permis de prendre conscience de changements à l’œuvre depuis longtemps et des enjeux et défis associés. Plus particulièrement, elle a mis en lumière la façon dont le numérique a, au cours des dernières décennies, redessiné les relations entre les États et favorisé l’émergence d’un duopole sino-américain. Car malgré quelques alternatives minoritaires, le marché des technologies qui sont au cœur des outils numériques qui permettent aujourd’hui encore aux organisations et sociétés de traverser cette crise est clairement partagé entre la Chine et les États-Unis : réseaux sociaux, solutions Cloud, outils de vidéo-conférences, messageries instantanées, mais aussi technologies de l’IA. Et sans doute, cela sera également le cas de la 5G ou du quantique.

Retrouvez ici l’intervention de Didier Danet

Plus qu’un simple retard technologique ou qu’un désavantage commercial et économique, l’enjeu est celui de notre autonomie stratégique. Ce que la crise a surtout révélé, c’est l’urgence de se doter d’une capacité de décision et d’action autonome, mais aussi de se donner les moyens de rallier d’autres acteurs à nos actions et décisions. Face à un duopole sino-américain, fort de ressources que nous n’avons pas, le constat d’échec et le ralliement à l’un des deux géants n’est pas une option rappelle Didier Danet. C’est ce qu’a tenté de démontrer la France en déployant une application « StopCovid » indépendante des géants américains du numérique, prouvant ainsi à la fois la maîtrise des technologies utilisées et l’existence de réelles compétences et de savoir-faire.

Autonomie stratégique ou souveraineté numérique ?

Le concept de « souveraineté numérique », trop souvent associé à une posture défensive, laisse aujourd’hui la place à la notion « d’autonomie stratégique », plus dynamique et volontaire, et qui répond aussi à la définition d’un destin commun et de valeurs communes. La souveraineté numérique, précise le général Jean-Paul Paloméros, ne se décrète pas. Elle se mérite, elle s’acquiert. Elle s’arrête là où commence celle des autres. Elle repose sur l’aptitude à se protéger et à se défendre, mais aussi sur l’aptitude à innover et donc à maîtriser son destin. Véritable enjeu pour l’Europe et pour la France, l’autonomie stratégique prend au fil des crises des formes et des déclinaisons multiples (sanitaire, numérique…), et évolue avec la notion de puissance et de responsabilité.

Plus encore, rappelle Sébastien Bombal, l’autonomie stratégique s’applique à tous les échelons.  En matière de numérique par exemple, elle concerne à la fois la base industrielle et l’écosystème du numérique, la gouvernance de l’internet, les législations et la règlementation… et pose une série de question imbriquées et interdépendantes, de la localisation des données, à la nationalité des entreprises, en passant par l’applicabilité de nos législations au-delà du territoire national, la dépendance applicative, la sous-traitance et la délocalisation…

Retrouver l’explication du débat entre autonomie stratégique et souveraineté numérique par Alix Desforges ici.

Parmi les solutions à l’étude pour s’affranchir de cette double dépendance, celle du Cloud de confiance demeure, au niveau technologique, la démarche la plus aboutie. Didier Bove rappelle d’ailleurs que ce projet a fait l’objet de débats et réflexions au sein du CIGREF. Le principal enjeu reste celui de l’adéquation entre le niveau de sécurité et la facilitation d’utilisation, clé d’une adoption rapide et massive. Des travaux sont également en cours au niveau européen via le projet GaiaX, qui consiste pour sa part en un socle de standards communs pour un écosystème européen du Cloud.

3.  Et maintenant ?

Comment, dans ce contexte, relever les défis du monde post-digital ? Dominique Turcq propose « d’échanger nos armures pour des capes de Jedi ». C’est-à-dire s’adapter à notre nouvel environnement et à nos nouveaux adversaires en faisant évoluer nos structures et nos organisations. Les enjeux sont multiples : enjeux de structure et de fonctionnement d’abord, de hiérarchie et de subsidiarité ensuite, mais aussi de formation et de montée en compétence, d’évaluation et de critères de performances, de culture enfin pour donner aux employés et aux citoyens le bon degré d’autonomie et susciter leur confiance.

Pour le général Jean-Paul Paloméros, il s’agit d’abord de tirer les leçons et de faire un retour d’expérience constructif de cette crise. Car chaque crise est aussi une opportunité et il nous appartient aujourd’hui de la saisir pour construire un « monde d’après » pérenne. Cette crise se distingue par sa durée, son intensité et ses paradoxes. D’une part elle nous a permis de, ou forcé à, tirer tous les bénéfices de l’espace numérique, de ses applications les plus avancées, de ses caractéristiques physiques : hyperconnexion, multiplexage, ubiquité, etc. qui ont permis la communication, la télémédecine, ou encore l’instruction à distance. Mais dans le même temps, la crise a accentué certaines inégalités, a souligné le besoin existentiel d’activité humain, et a rappelé que le monde digital ne pouvait faire qu’au service de l’Humain et non pas à son détriment. Il reste donc aujourd’hui aux parties prenantes à construire cette maturité digitale. Les États, d’abord, devront se recentrer sur leurs fonctions régaliennes dans un double objectif de prospection (anticipation, vision du temps long) et de protection (de nos espaces, de nos intérêts vitaux…). Quant aux entreprises, elles devront se constituer en réseaux, en écosystèmes solides. Les individus enfin, devront être acteurs du changement, formés et instruits pour pouvoir monter en compétence et acquérir les clés de cet avenir post-digital.

[1] https://www.vie-publique.fr/en-bref/271657-fracture-numerique-lillectronisme-touche-17-de-la-population