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La Russie se lance dans la course à l’intelligence artificielle

La Russie dispose d’un écosystème numérique propre et dense porté par de grandes entreprises comme Yandex ou Mail.ru, et entièrement régi par le droit russe. Constatant cependant que les développements dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA) n’ont pas connu les mêmes succès qu’aux États-Unis ou en Chine[1], la nouvelle Stratégie nationale pour le développement de l’intelligence artificielle[2] russe ambitionne de renverser cette tendance pour faire de la Russie un véritable champion de l’IA.

Plus précisément, cette Stratégie vise à « assurer le développement accéléré de l’IA dans la Fédération de Russie ainsi que la conduite de recherches scientifique dans le domaine de l’IA, l’amélioration de la disponibilité de l’information et des ressources informatiques ». Elle se donne également pour objectif d’ « améliorer le bien-être et la qualité de vie de la population, assurer la sécurité nationale et l’État de droit », ainsi que de garantir « la compétitivité durable de l’économie russe ».

Cette nouvelle Stratégie qui reflète l’ambition russe de venir concurrencer la Chine et les États-Unis dans le domaine de l’IA suppose cependant des adaptations organisationnelles, règlementaires et humaines qui pourraient ralentir sa mise en œuvre et ses effets. Ainsi, les dispositions envisagées par la Stratégie permettront sans doute plutôt à la Russie de rattraper un retard important en matière d’IA que de véritablement rivaliser ou dépasser les capacités et les innovations étrangères.

Une stratégie conçue pour concurrencer la Chine et les Etats-Unis…

Cette Stratégie prévoit d’abord de renforcer et consolider la base industrielle russe de l’IA, tant grâce à des investissements considérables, publics et privés, que par un soutien renouvelé à l’innovation, la R&D et la recherche scientifique. Ces efforts, toujours selon cette Stratégie, seront concentrés sur des secteurs et activités identifiés comme prioritaires, pour lesquels les besoins russes en matière d’IA sont les plus prégnants et les avantages attendus du développement des technologies de l’IA les plus significatifs. Au-delà de ces avantages non négligeables, le développement de l’IA à grande échelle et la multiplication des usages et applications basées sur ces technologies pourraient également être mis au profit de la cybersécurité et de la défense cyber de la Russie, qui s’est notamment fixée des objectifs ambitieux de robotisation des équipements militaires d’ici 2025.

Renforcer et consolider l’écosystème industriel de l’IA

La Stratégie s’insère dans un corpus de textes avec lesquels il est prévu qu’elle soit mise en cohérence, comme le Programme national d’économie numérique (2019), la Stratégie pour le développement de la société informationnelle 2017-2030[3] (2017) et les projets de l’Initiative Nationale pour la Technologie (ITN) de 2015.

L’intelligence artificielle (IA) est en effet un véritable enjeu de puissance pour la Russie, comme le montrent de nombreux projets et initiatives nationaux auxquels cette nouvelle Stratégie donne un cadre. Une étude comparative des stratégies nationales en matière d’IA menée en 2017 en France par la DG Trésor du ministère de l’Économie et des Finances présente par exemple, parmi les nombreux projets russes en la matière, l’initiative Nationale pour la technologie (ITN). Portée par l’Agence pour les Initiatives Stratégiques (ASI), celle-ci prévoit la mise en place d’une série d’instruments de soutien à la R&D dans 9 marchés sur lesquels la Russie souhaite consolider sa position à l’horizon 2035 dont, sous le projet « Neuronet », les neuro-technologies, le big data et l’intelligence artificielle.

Moins connu que les solutions américaines ou chinoises, l’écosystème russe de l’innovation liée à l’IA n’en est pas moins riche, avec notamment les acteurs suivants[4] (liste non exhaustive) :

Principales applications de l’IA Start-ups développant des solutions dans ces secteurs
Traitement du langage : lecture et analyse de texte non structuré, analyse des demandes des utilisateurs, traduction automatique, analyse de la tonalité́ et du contenu de texte, etc. Eureka Engine

Mivar

Analyse prédictive Prise de décision et prévision, publicité et personnalisation des propositions, scoring bancaire, optimisation des achats, prévision des propriétés des nouveaux matériaux et médicaments, médecine personnelle, optimisation des flux de transport, prévision de défaillance de l’équipement, business intelligence, etc. Prognoz

Aidata.me

Data Mining Labs

Vision informatique : identification des visages et autres objets, analyse vidéo, description du contenu des images et des vidéos, reconnaissance de l’écriture manuscrite et des gestes, etc. Prisma

VisionLabs

Cognitive Technologies

Technologies discursives : reconnaissance, analyse et synthèse du discours oral, biométrie vocale Vocalize

Speereo

Biométrie : voix, empreinte digitale, iris, ADN NTechLab

Vocalize

BioSmart

 

Répondre à des enjeux industriels, économiques et sociaux

L’un des objectifs affichés de la Stratégie est de permettre aux technologies russes de se faire une place significative dans le marché mondial de l’IA. Elle dresse ainsi les priorités en termes de développement et d’applications de l’IA en Russie.

  1. D’abord, l’IA doit contribuer à améliorer l’efficacité des entreprises en permettant des progrès dans les domaines suivants :
  • Prédiction et aide à la décision: l’amélioration de la planification, de la prévision et des processus de prise de décision, incluant la maintenance prédictive et préventive, l’optimisation de la planification des approvisionnements et de la production et l’aide à la décision en matière de décision financière ;
  • Production industrielle: l’automatisation des processus de production répétitifs ;
  • IoT: l’utilisation d’équipements intelligents, de systèmes robotisés et de systèmes intelligents de gestion logistique ;
  • Sûreté et sécurité: l’amélioration de la sécurité des employés, dont la prévention des risques et la réduction de la participation humaine aux processus présentant un risque élevé pour la santé, voire pour la vie ;
  • Expérience consommateur: une plus grande satisfaction et fidélité des consommateurs, notamment grâce à des campagnes d’offres et de recommandations personnalisées ;
  • Ressources humaines: l’optimisation de la sélection et de la formation du personnel, ainsi que l’optimisation de l’emploi du temps de chaque employé.

2. Dans la sphère sociale, l’IA doit faciliter la « création de conditions favorisant l’amélioration du niveau de vie de la population», grâce à des avancées attendues dans les domaines suivants :

  • Médical: l’accroissement de la qualité des services médicaux (examens préventifs sur la base de l’analyse prédictive d’images, prédiction de l’évolution des maladies, sélection du dosage médicamenteux optimal, réduction des risques de pandémies, automatisation et précision des interventions chirurgicales…) ;
  • Enseignement: l’amélioration de la qualité des services éducatifs (adaptation des processus d’apprentissage aux besoins des apprenants, optimisation de l’orientation professionnelle grâce à des indicateurs de performance et identification des enfants doués de capacités hors du commun, automatisation des processus d’évaluation, etc.)
  • Services publics: l’amélioration de la qualité des services publics et municipaux ainsi que la réduction des coûts de mise en œuvre.

Par ailleurs, la Stratégie a aussi pour mission d’accroitre la participation d’organisations publiques et d’entreprises russes dans la recherche et le développement de solutions basées sur l’IA. Le nombre d’organisations et d’entités publiques qui utiliseront l’IA et qui participeront à son développement sera d’ailleurs utilisé comme indicateur du développement du marché de l’IA en Russie et donc des avancées de la Stratégie.

Des implications militaires et sécuritaires

Si la Stratégie d’IA concerne principalement le développement d’un écosystème d’IA propre à la Russie et s’adresse d’abord au monde de la recherche et des affaires, elle n’est pas sans avoir des implications pour la défense et la sécurité nationale.

En effet, la Stratégie d’IA doit être mise en perspective avec les objectifs fixés par l’état-major des forces russes de robotisation des équipements militaires d’ici à 2025 dans le but d’éviter d’exposer les soldats aux dangers du champ de bataille[5]. Dans ce cadre, la Stratégie relative à l’IA devrait servir de levier pour renforcer et accélérer les innovations dans les armées, notamment dans le développement de matériels et de systèmes d’armes autonomes[6].

Également, la Stratégie d’IA devrait être suivie de près par les services de renseignement russes comme le souligne le site Intelligence Online[7]. Directement impliqués dans la Commission gouvernementale au développement numérique qui est chargée de la coordination de la Stratégie, ils devraient s’intéresser particulièrement à deux aspects de la Stratégie d’IA concernant :

  • le contrôle des algorithmes dans le but d’assurer la sécurité des applications russes d’IA et, inversement, pour détecter les risques d’utilisation malveillante de l’IA comme par exemple la diffusion automatique de fausses informations sur internet ou sur les réseaux sociaux ;
  • les innovations d’IA dans le domaine des relations sociales afin de mieux détecter les mouvements sociaux pouvant causer des troubles à l’ordre public ou à la sécurité nationale.

Les orientations fixées par la Stratégie correspondent à la mise en place d’un écosystème de l’IA touchant l’ensemble de la vie économique et sociale du pays avec les bénéfices qui peuvent en résulter en matière de sécurité et de défense, ce qui n’est pas sans rappeler celui dont dispose les États-Unis avec les GAFAM ou encore la Chine avec les BATX. Néanmoins, si les mesures qui devraient être mise en œuvre permettront sans doute à la Russie de rattraper son retard en matière d’IA, il est peu probable en revanche qu’elle lui permette de dépasser ses concurrents.

… Mais qui permettra sans doute juste à la Russie de rattraper son retard

Les mesures envisagées pour mettre en œuvre les orientations de la Stratégie Russe d’IA sont de 3 types :

  • l’amélioration de la connaissance en matière d’IA, en renforçant le soutien à la recherche scientifique et en s’ouvrant à l’international ;
  • des efforts en matière d’investissements financiers publics et privés ;
  • des efforts en matière de réglementation.

Ces mesures visent principalement à permettre aux chercheurs et entreprises russes de se mettre rapidement et plus facilement à niveau sur des avancées actuelle de l’IA dans le monde et dans les différents secteurs d’activité.

Un soutien accru à la recherche scientifique et une ouverture à l’international

Le soutien à la recherche scientifique est présenté comme la pierre angulaire de la Stratégie et sera financé par des mécanismes de financement existants. La recherche sera essentiellement orientée vers la simulation algorithmique de systèmes de prise de décision inspirés de systèmes biologiques, vers l’apprentissage automatique et le développement d’algorithmes adaptatifs, ainsi que vers la décomposition automatique des processus.

L’accent est également mis sur l’ouverture à l’international[8]. La Stratégie promeut les échanges de spécialistes et la participation d’experts russes à de grandes conférences internationales. D’ici 2024, le principal indicateur de la bonne mise en œuvre de mesures de soutien à la recherche sera l’accroissement du nombre d’articles de spécialistes russes de l’IA publiés dans de grandes revues scientifiques internationales, du nombre d’entités et d’entreprises enregistrées ayant une activité dans le domaine de l’IA, et du nombre de solutions basées sur l’IA réellement mises en œuvre. La façon dont ces solutions seront recensées n’est toutefois pas précisée. En outre, l’ouverture à l’international consiste à :

  • permettre aux entreprises et aux universités russes de s’investir davantage dans des forums internationaux ou des projets internationaux comme par exemple des compétitions technologiques pour stimuler l’innovation (Olympiade de l’informatique[9] ou l’International Collegiate Programming Contest[10] par exemple) ;
  • recruter davantage d’experts nationaux et étrangers qui bénéficieront d’un salaire et de conditions de travail attractifs comme par exemple la possibilité de télétravail ou la garantie du respect des procédures relatives à l’obtention de la citoyenneté russe et des permis de travail.

Ces mesures devraient notamment servir à lutter contre « la fuite massive des cerveaux » vers les États-Unis ou l’Europe et pourraient permettre aux entreprises et universités russes de pallier leurs difficultés pour obtenir des données nécessaires pour le développement de l’IA[11].

Des efforts relatifs en matière d’investissement

Si la Stratégie reste muette sur les investissements à prévoir pour le développement de l’IA, la participation d’investisseurs privés russes dans des startups de l’IA semble en augmentation depuis 2016. A titre d’exemple, les sociétés d’investissements Larnabel VC et VP Capitals ont créé un fonds de 100 millions de dollars pour le développement de startups d’IA tout secteur confondu[12]. En outre, la première banque de Russie, Sberbank, très active dans le développement de l’écosystème numérique russe avec Yandex[13], devrait également être amenée à jouer un rôle important dans les investissements liés à l’application de la Stratégie[14]. Par ailleurs, la Russie semble coopérer en matière d’IA avec des investisseurs venant d’Asie et du Moyen-Orient. Le fonds souverain russe (RDIF) et le fonds saoudien (PIF) ont ainsi annoncé avoir signé des accords pour un montant global de 2 milliards de dollars et portant notamment sur l’IA[15]. Néanmoins, les capacités d’investissement de la Russie peuvent paraitre encore très limitées en comparaison de celles des États-Unis[16].

Des adaptations réglementaires et législatives

La Stratégie souligne la nécessité d’adapter la réglementation relatives aux interactions humaines, ainsi que la formulation de normes éthiques. Il est toutefois précisé qu’une réglementation excessive pourrait ralentir considérablement le développement et l’introduction de solutions technologiques. Cette réglementation passera entre autres par des « conditions légales favorables pour l’accès aux données anonymisées, notamment collectées par des autorités publiques et des organisations médicales » et la mise en œuvre de « conditions d’accès aux données, incluant les données personnelles, pour la recherche scientifique et la création de technologies d’IA ».

Au regard des importants efforts administratifs et réglementaires, organisationnels, humains et d’investissements qu’implique la mise en œuvre de cette nouvelle Stratégie, il n’est donc pas certain que la Russie puisse réellement disposer d’un écosystème d’IA indépendant qui puisse concurrencer celui des États-Unis ou de la Chine d’ici 2030. De plus, la Russie fera face à une limite intrinsèque relative aux quantités de données qu’elle est théoriquement en capacité de collecter puis d’exploiter : sa démographie. Si la Russie compte aujourd’hui plus de 144 millions d’habitants, la Chine, avec ses 1,39 milliard d’habitants, a accès à un nombre de données monumental permettant d’alimenter ses algorithmes d’intelligence artificielle. A titre d’exemple, les géants chinois Baidu, Alibaba et Tencent disposeraient en effet « de plus de données que les Etats-Unis et l’Europe réunis »[17]. La démographie russe, en baisse depuis quelques années, pourrait donc freiner les ambitions politiques en matière d’IA, mais pourraient également en partie expliquer la volonté d’ouverture à l’internationale. Les capacités réelles de financement de la Stratégie posent également question. Très peu d’éléments sont en effet donnés quant aux sources de financement de la Stratégie. Néanmoins, l’échéance de 2024, dont le choix n’est pas explicité, pourrait servir de date intermédiaire permettant d’évaluer, presque à mi-parcours, la capacité de la Russie à rattraper son retard en matière d’IA, et si besoin ajuster les mesures et dispositifs prévus par cette Stratégie pour atteindre ces objectifs.

 

[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/28619068-9771-411c-9a43-20fdaeb0adc8/files/5a885cf0-0af1-4243-be03-8857b5319fae

[2] http://static.kremlin.ru/media/events/files/ru/AH4x6HgKWANwVtMOfPDhcbRpvd1HCCsv.pdf

[3] http://en.kremlin.ru/acts/news/54477

[4] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/28619068-9771-411c-9a43-20fdaeb0adc8/files/5a885cf0-0af1-4243-be03-8857b5319fae

[5] https://theconversation.com/la-strategie-russe-de-developpement-de-lintelligence-artificielle-127457 ; http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/media/00/00/3720123260.2.jpg ; http://www.slate.fr/story/149961/robots-armes-autonomes

[6] https://www.rt.com/news/414107-putin-military-ai-hint/

[7] https://www.intelligenceonline.fr/diplomatie-parallele/2019/10/16/les-services-de-renseignement-du-kremlin-fondent-sur-l-ia,108377315-art

[8] https://theconversation.com/la-strategie-russe-de-developpement-de-lintelligence-artificielle-127457

[9] https://ioinformatics.org/

[10] https://icpc.baylor.edu/

[11] Selon le rapport de la DG Trésor de 2017, les entreprises et universités russes sont confrontés à plusieurs difficultés sur le marché de l’IA, notamment : « le caractère fermé des entreprises russes rend difficile l’obtention des données nécessaires au développement de l’IA » et « l’intégration faible de la Russie dans les échanges internationaux de données et dans la coopération universitaire ».

[12] https://venturebeat.com/2017/03/27/a-new-100-million-russian-investment-fund-is-targeting-ai-startups-globally/

[13] https://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/sberbank-lex-banque-sovietique-qui-mise-sur-le-digital-1036379

[14] https://www.frenchweb.fr/la-russie-se-lance-dans-la-course-a-lintelligence-artificielle/379401 ; https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/28619068-9771-411c-9a43-20fdaeb0adc8/files/5a885cf0-0af1-4243-be03-8857b5319fae

[15] https://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/la-russie-et-larabie-saoudite-scellent-leur-rapprochement-1139922

[16] https://www.rt.com/news/414107-putin-military-ai-hint/

[17] https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-intelligence-artificielle-quand-la-chine-aura-pris-le-pouvoir-73417.html