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La guerre de l’information en Chine : entre influence des opinions publiques et maîtrise du cyberespace

La guerre de l’information, ou guerre informationnelle, recouvre les messages et actions adressés à des adversaires dans le but de les démoraliser, de les diviser ou de les influencer en faveur d’intérêts particuliers. En temps de guerre, il s’agit également d’actions portant sur la façon dont les opinions publiques perçoivent et se représentent le conflit. Ces perceptions et représentations, amplifiées par les médias et les réseaux sociaux, sont en effet conditionnées par des facteurs tels que la crédibilité des sources, le choix du vocabulaire et des images diffusées, la tonalité des commentaires, ou encore le volume d’informations disponibles. A l’heure du numérique, la guerre informationnelle est largement favorisée par l’interconnexion des systèmes de communication, des réseaux, des systèmes de surveillance, etc., ainsi que par les données générées par ces systèmes, vulnérables par nature aux agressions cybernétiques et électroniques.[1]

Moins médiatisée que son voisin russe pour ses cyberattaques et ses actions de manipulation de l’information à l’échelle mondiale, la République populaire de Chine (RPC) ne met pas moins en œuvre un vaste réseau d’influence destiné à influencer les opinions publiques en faveur des intérêts chinois. Récemment, la Chine a également été pointée du doigt pour avoir organisé des cyberattaques de grande ampleur à des fins de renseignement, telle que l’attaque de mars 2019 contre 27 universités américaines réalisant des recherches en technologies sous-marines.[2]

Cyber-conflictualité et guerre de l’information sont aujourd’hui indissociables, d’autant plus si les actions sont le fait d’États. Une cyberattaque orchestrée par un État peut l’être non seulement à des fins de renseignement, mais également pour déstabiliser cet État en générant de l’incertitude politique.[3] C’est bien le cas de la Chine, dont les actions cybernétiques sont souvent destinées à soutenir des actions d’influence d’ordre informationnel (propagande, instrumentalisation de l’information, etc.).

 

La stratégie chinoise de manipulation de l’information en dehors des frontières

Les « trois guerres », piliers de la guerre informationnelle chinoise

La Chine déploie à l’international un important arsenal de mesures offensives destinées à influencer les opinions publiques en faveur de ses intérêts. C’est le Parti communiste chinois (PCC) qui tient les rênes de la propagande et des outils d’influence, mis en œuvre grâce à une importante structure bureaucratique dédiée au contrôle de l’information. Le PCC a deux principales missions : 1) entretenir et assurer la légitimité du Parti en Chine, et 2) influencer les opinions publiques au niveau global et mettre en œuvre la guerre informationnelle. La stratégie chinoise de manipulation de l’information est donc une dimension majeure de la guerre de l’information menée par la Chine.

La guerre informationnelle chinoise repose sur la mise en œuvre, en temps de paix comme en temps de crise, de la stratégie des « trois guerres », propre à la Chine :

 

  • La guerre psychologiqueest l’ensemble des actions et du positionnement des acteurs militaires, diplomatiques, économiques et culturels, consistant à intimider l’adversaire, en temps de paix comme en temps de guerre. La Chine utilise notamment la guerre psychologique contre Taïwan : dans les périodes de tensions ou de crise, comme c’est le cas depuis la prise de fonction de la Présidente taïwanaise Tsai Ing-wen en 2016, la Chine accentue la pression psychologique sur Taïwan et mène des opérations d’intimidation. Quelques jours après l’élection de Tsai Ing-wen, la Chine a par exemple diffusé des images de déploiements fictifs dans la province du Fujian, afin d’avertir le nouveau gouvernement de la position dominante de la Chine.[4]
  • La guerre de l’opinion publique : des actions basées sur la manipulation de l’information diffusée par les médias et les réseaux sociaux, dans le but d’influencer les opinions publiques internationales en faveur des intérêts chinois, et de susciter la sympathie et le soutien de la population envers la Chine. Le groupe China Global Television Network, qui diffuse mondialement, est un vecteur privilégié de mise en œuvre d’opérations d’influence des opinions publiques via le relai le discours du PCC sur divers événements touchant aux intérêts chinois (tensions entre le Japon et la Chine au sujet des îles Senkaku ou entre la Chine et les Philippines au sujet de récifs contestés, par exemple).
  • La guerre juridique : l’utilisation du système juridique international comme levier pour maximiser l’avantage chinois dans des situations mettant en jeu les intérêts de la RPC et orienter les règles internationales en faveur de la Chine. C’est notamment l’objectif de la campagne chinoise de restriction de la liberté de navigation au sein des 200 miles nautiques (370 km) de la Zone économique exclusive en mer de Chine méridionale, alors que cette restriction n’a pas de base juridique réelle au sein de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer[5].

Ces trois piliers de la guerre informationnelle chinoise sont utilisés pour « contrôler le discours dominant et à influencer les croyances et perceptions [des sociétés démocratiques] de manière à servir les intérêts de la RPC, tout en réduisant la capacité adverse à y répondre[6] ».

 

Selon le récent rapport[7] « Les manipulation de l’information » du CAPS[8]  et de l’IRSEM[9], les formes d’influence de la Chine en dehors de ses frontières sont essentiellement les suivantes:

  • Instrumentalisation d’anciens hommes d’États européens pour la promotion des intérêts chinois ;
  • Pénétration des organisations internationales afin d’orienter certaines activités dans le sens des intérêts chinois ;
  • Instrumentalisation de la diaspora chinoise ;
  • Pression sur les chercheurs à travers les programmes de financement ;
  • Distribution du supplément de presse China Watch dans les quotidiens européens contre rémunération ;
  • Contrôle de la majorité des médias européens en langue chinoise;
  • Mesures de rétorsion (limitation des échanges diplomatiques, sanctions commerciales, etc.) contre les gouvernements critiques à l’égard de la Chine.

Des exemples de telles actions sont données dans l’encart » Étude de cas : l’influence croissante de la Chine en Australie » ci-dessous.

Les réseaux d’influence : médias et services de renseignement

Pékin s’appuie sur un réseau fourni de médias pour influencer les opinions publiques internationales. En 2016, la Chine a ainsi créé le China Global Television Network, groupe de six chaînes multilingues, qui diffuse à l’international les contenus de l’agence de presse étatique Xinhua. Xinhua, tout comme les médias China Daily et Global Times, diffusent dans plusieurs langues (dont l’anglais et le français) et sur des supports numériques, ce qui leur permet un très large public. Ces fondements médiatiques sont soutenus par un réseau très dense de canaux de diffusion de l’information contrôlé par le gouvernement chinois, et comptant notamment 3000 chaînes de télévision publique, 2000 journaux et 3 millions de sites internet. Les 525 Instituts Confucius[10] présents au niveau mondial sont également considérés comme des relais d’influence.

 

Les médias chinois en langues étrangères diffusés au niveau international constituent donc un élément clé de la manipulation informationnelle chinoise. Les contenus de ces médias, traduits en plusieurs langues, sont spécifiquement conçus pour une audience étrangère. Les messages évoluent graduellement vers une critique systématique des pays occidentaux, notamment de leurs actions au Moyen-Orient et en Afrique. Les contenus chinois reprennent régulièrement les positions des médias russes critiques à l’égard des pays occidentaux, tels que Russia Today (RT) et Sputnik. La Chine mène également une stratégie de contre-influence importante en Afrique[11] : à titre d’exemple, les médias chinois diffusant en Afrique francophone diffusent régulièrement des messages contraires aux intérêts français.

L’influence chinoise à l’étranger est également soutenue par un important réseau des services de renseignement. Les principaux services de renseignement chinois sont placés sous la tutelle de ministère de la Sécurité d’État, au ministère de la Sécurité publique, au 2ème département de l’Armée populaire de libération, au département des liaisons internationales de l’Armée), ainsi qu’au département du Front uni du PCC. Ces services recrutent notamment des agents d’influence parmi les élites des pays où la Chine met en œuvre sa politique d’influence (cf. encart ci-dessous « Étude de cas : l’influence croissante de la Chine en Australie »).[12]

 

Étude de cas : l’influence croissante de la Chine en Australie

L’Australie et la Chine sont historiquement très liées. Le revenu national australien s’est accru de 13% en une décennie grâce aux investissements chinois, qui ont permis un véritable essor du secteur de la construction en Australie. Le pouvoir d’achat des 180 000 étudiants chinois installés en Australie et du million de touristes chinois visitant le pays chaque année contribue également activement à l’économie australienne. En plus de cette dépendance économique, l’importante diaspora chinoise en Australie (5% de la population) est un instrument privilégié de l’influence chinoise. Autre vecteur d’influence : le financement des universités, qui donne à la Chine un accès privilégié aux milieux scientifiques australiens. Les universités australiennes ont d’ailleurs été appelées par le gouvernement australien à être vigilantes afin de ne pas devenir des « véhicules de propagande d’intérêts étrangers » en acceptant des donations de la part d’individus ou d’organismes en lien avec la Chine. Cela a notamment été le cas de l’Institut des relations Australie-Chine de l’Université technologique de Sydney, fondé en 2014 grâce à une donation d’1,8 millions de dollars de la part de l’homme d’affaire chinois Xiangmo Huang, qui entretient des liens étroits avec le régime communiste chinois.[13] La Chine aurait également « acheté » des personnalités politiques australiennes, à l’image du sénateur Sam Dastyari, épinglé pour avoir utilisé des éléments de propagande du PCC sur des questions internationales, ainsi que pour ses liens avec des donateurs chinois, dont Xiangmo Huang.[14]

Il a également été révélé que le département du Front uni du PCC et le département de liaison de l’Armée populaire de libération recrutent régulièrement des agents d’influence parmi l’élite économique, politique et universitaire australienne.[15]

 

La maîtrise du cyberespace

La Chine ne cache pas sa volonté de devenir une « superpuissance cyber » et considère le cyberespace comme un vecteur majeur du renforcement de sa puissance sur la scène internationale. Selon une publication de l’Administration chinoise du cyberespace publié en octobre 2017, les ambitions du PCC en matière de contrôle de l’espace cyber sont les suivantes[16] :

  • Renforcer le contrôle d’Internet au niveau national afin de maintenir l’autorité du Parti ;
  • Faire des nouvelles technologies un pilier de l’économie chinoise ;
  • Élargir le contrôle de l’information et la propagande au-delà des frontières.

Le contrôle du cyberespace est ainsi un autre pilier de la stratégie chinoise de contrôle et de manipulation de l’information. En différenciant le cyberespace extérieur et intérieur, séparés par un « Great firewall » qui limite à 4 les points de contact de l’Internet chinois avec le réseau mondial, la Chine contrôle de fait les flux d’informations et de données qui circulent sur le réseau chinois.[17] De plus, sa compréhension et sa maîtrise du cyberespace offre à la Chine un avantage militaire et économique important sur les États-Unis, bien que les capacités « matérielles » de ces derniers soient supérieures. La Chine challenge régulièrement les États-Unis sur sa capacité à contrôler le trafic Internet mondial : en 2010 par exemple, l’opérateur China Telecom avait réussi à détourner 15% du trafic mondial pendant une vingtaine de minutes.[18] La Chine met également en œuvre des opérations cybernétiques ouvertement offensives, comme le montrent les cyberattaques chinoises visant les États-Unis. Un rapport de l’US Counterintelligence and Security Center datant de 2018 indique que la Chine met régulièrement en œuvre des actions de cyberespionnage dans le but de d’acquérir des informations relatives à certaines technologies américaines afin d’obtenir un avantage technologie et militaire sur les États-Unis.[19]

La Chine applique sa stratégie des « trois guerres » à l’espace cybernétique, nouveau théâtre de la guerre informationnelle chinoise.[20] Quelques exemples[21] :

  • La guerre psychologique: les accusations de cyberattaques, que bien réfutées par la Chine, servent en réalité sa stratégie d’influence. En effet, la Chine est aujourd’hui considérée comme une menace cybernétique massive et omniprésente, capable de voler des informations sensibles. Cela la positionne de fait en adversaire redoutable.
  • La guerre de l’opinion publique: d’une manière générale, face aux accusations de cyberattaques, les déclarations officielles de la Chine rappellent que la législation chinoise condamne le piratage informatique (en 2009, le gouvernement chinois a révisé sa législation sur la cybercriminalité et durci les peines encourues par les cybercriminels). Une autre manœuvre a été l’accusation par la Chine du gouvernement américain dans le cadre de potentielles activités d’espionnage de la société chinoise Huawei par la NSA, dans un contexte où Huawei, dans les années 2010, commençait à être l’objet de soupçons américains, également pour des activités d’espionnage.
  • La guerre juridique: en 2011, la Chine, la Russie, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan ont présenté aux Nations unies un code de bonne conduite international sur la sécurité́ de l’information[22], mis à jour en 2015[23]. En se montrant proactive quant à l’adoption par une organisation internationale de normes en matière de droits et responsabilités des États dans le cyberespace, la Chine légitime ainsi sa position et ses actions dans celui-ci.

 

 

[1] https://www.huyghe.fr/dyndoc_actu/4451ebfb7de54.pdf

[2] https://www.wsj.com/articles/chinese-hackers-target-universities-in-pursuit-of-maritime-military-secrets-11551781800

[3] https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2018-2-page-15.htm#

[4] https://nationalinterest.org/feature/chinas-psychological-war-taiwan-15700

[5] https://nationalinterest.org/blog/the-buzz/chinas-non-kinetic-three-warfares-against-america-14808

[6] https://jamestown.org/program/the-plas-latest-strategic-thinking-on-the-three-warfares/

[7] « Les manipulations de l’information – Un défi pour nos démocraties », CAPS et IRSEM, 2018

[8] Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères

[9] Institut de recherche stratégique de l’école militaire, ministère des Armées

[10] Instituts culturels chinois créés en 2004 et implantés dans plusieurs pays. Il en existe 16 en France.

[11] http://www.chinafrica.cn/Africa/201708/t20170816_800102547.html

[12] « Les manipulations de l’information – Un défi pour nos démocraties », CAPS et IRSEM, 2018

[13] https://www.smh.com.au/politics/federal/dont-become-propaganda-vehicles-for-china-universities-warned-over-donations-20160908-grc1as.html

[14] https://www.foreignaffairs.com/articles/china/2018-03-09/how-china-interferes-australia

[15] « Les manipulations de l’information – Un défi pour nos démocraties », CAPS et IRSEM, 2018

[16] https://freedomhouse.org/article/china-s-cyber-superpower-strategy-implementation-internet-freedom-implications-and-us

[17] https://observatoire-fic.com/la-geopolitique-du-cyberespace-en-asie-entre-revendications-souveraines-et-tentatives-de-cooperation-par-martial-le-guedard-ceis/

[18] https://www.cairn.info/revue-politique-etrangere-2018-2-page-15.htm#

[19] https://www.dni.gov/files/NCSC/documents/news/20180724-economic-espionage-pub.pdf

[20] https://scholarcommons.usf.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1489&context=jss

[21] Ibidem

[22] http://www.pircenter.org/media/content/files/9/13512404110.pdf

[23] https://digitallibrary.un.org/record/786846