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La Chine, le “nouveau grand-frère” en Afrique ?

On observe depuis une dizaine d’années une accélération du développement des relations diplomatiques, économiques et technologiques de la Chine avec de nombreux pays d’Afrique.

Sur le plan diplomatique, les tentatives de rapprochement des autorités chinoises avec leurs homologues africains passent par des événements sino-africains tels que le Forum sur la Coopération sino-africaine (FOCAC) et le China-Africa Peace and Security Forum, auquel des représentants de 50 pays d’Afrique (sur 54) ont participé à Pékin en juillet 2019.

Dans le même temps, les investissements chinois sur le continent vont croissant, notamment dans les infrastructures et les parcs industriels. Selon le ministère du Commerce chinois, 3 milliards de dollars ont été investis annuellement en Afrique par Pékin depuis 2015[1]. Une somme qu’il faut mettre en regard avec les 132 milliards de dollars de dettes contractées par le continent auprès de Pékin selon l’institut américain The China Africa Research Initiative [2]. Si la Chine devient plus regardante sur la soutenabilité financière des projets qu’elle soutient en Afrique, elle ne réduit pour autant pas son implication locale. Le président chinois XI Jinping a d’ailleurs annoncé lors du FOCAC de septembre 2018 que son pays consacrerait 60 milliards de dollars supplémentaires au développement économique des pays africains[3].

La manne financière chinoise se double pour les pays africains de ventes de matériels, notamment dans le domaine des télécommunications et du numérique, qui passent désormais aussi à travers les Nouvelles Routes de la Soie lancées en 2013 par XI Jinping et qui constituent un multiplicateur de l’influence chinoise en Afrique. Cette influence dans le numérique et les télécommunications s’étend en réalité au-delà des simples partenariats technologiques et financiers : elle instaure une véritable dépendance technique et humaine.

1.  Une mainmise grandissante sur les infrastructures de télécommunications

La mainmise chinoise en Afrique dans le secteur du numérique est aujourd’hui une réalité, les infrastructures télécom étant désormais quasiment exclusivement d’origine chinoise[4].

Si la Chine a pris le dessus en tant que fournisseur d’infrastructures télécom sur le continent africain, c’est notamment parce qu’en tant qu’ancien pays émergent elle sait offrir des produits adaptés aux contextes locaux et à des prix souvent inférieurs à ceux de la concurrence occidentale. Le marché africain, en pleine croissance et souvent délaissé par les anciennes puissances tutélaires, représente un débouché non négligeable pour les produits chinois qui font face à un ralentissement de la consommation intérieure chinoise. Les géants chinois du numérique comme Huawei ou ZTE ont d’autant plus entrepris d’exporter vers l’Afrique que les dirigeants du continent sont plus ouverts aux conditions des échanges chinois (transferts de personnels chinois, prise en charge de la construction et de la maintenance des infrastructures par des opérateurs chinois etc. ) que l’Union européenne et a fortiori les Etats-Unis.

Depuis 2013, les échanges sino-africains peuvent s’inscrire dans le programme des Nouvelles routes de la Soie. Ainsi, parallèlement au développement des infrastructures portuaires, routières et ferroviaires, la Chine investit considérablement dans les infrastructures et systèmes de télécommunication (câbles sous-marins et dorsales terrestres, cœurs de réseau, satellites… jusqu’aux terminaux ) [5], essentiels pour soutenir ses activités dans d’autres secteurs clés du continent, comme les mines, l’agro-business, le commerce en ligne, et de plus en plus d’applications numériques (e-santé, e-éducation, etc.).

Les entreprises chinoises (équipementiers, opérateurs, spécialistes de la fibre optique ou des antennes mobiles) sont désormais particulièrement nombreuses dans les salons dédiés aux télécommunication, comme Africacom, le plus grand événement africain avec 15 000 participants au Cape (Afrique du Sud) en 2019[6].

Le géant des télécoms Huawei opère déjà dans le secteur des réseaux télécoms d’une vingtaine de pays africains. Il réalise ainsi 15 % de ses revenus sur le continent, et forme chaque année 12 000 étudiants africains en télécommunications dans des centres en Angola, au Congo, en Égypte, au Kenya, au Maroc, au Nigeria et en Afrique du Sud[7]. Il domine largement le secteur avec ses réseaux 3G/4G, les fibres télécoms et les téléphones portables dont il possède 15 % du marché. De nouveaux acteurs sont aussi en train de percer dans toutes les technologies numériques, comme par exemple le domaine de l’intelligence artificielle.

La Chine devrait encore accroître son avance avec le lancement du projet « Pakistan East Africa Cable Express » (PEACE), un câble sous-marin de télécommunication reliant l’Asie et l’Afrique. La société chinoise Hengtong construit en effet un nouveau câble qui reliera d’ici 2021, le Pakistan, Djibouti, le Kenya, l’Égypte et la France. Long de 12.000 km, le câble sera plus tard doté d’une extension vers l’Afrique du Sud (voir Figure 1).

2.  La présence accrue de personnels et de ressources humaines

Le continent africain représente un débouché considérable pour la Chine, non seulement pour les produits et services chinois, mais aussi pour la main d’œuvre masculine chinoise. En effet, les infrastructures et services exportés sont gérés sur place par des équipes chinoises, employés permanents ou prestataires de service : en 2019, 160 000 ressortissants chinois résideraient sur le continent, tous secteurs d’activité confondus[8]. Par exemple, la société China Cybersecurity, qui dépend de la China Electronics Technology Cybersecurity (CETC) dispose de personnels notamment au Sénégal, en Algérie, en Namibie et en Ethiopie[9].

La CETC organise également depuis 2010 des formations techniques à destination des personnels locaux. Le blog de la CETC précise notamment que la société s’intéresse particulièrement aux pays francophones (voir Figure 2).

L’initiative « Jeunes scientifiques et techniciens africains innovant en Chine » (非洲青年科技人员创新中国行) par exemple, fait partie de ces programmes de fidélisation des futures élites africaines. Dix-huit pays prennent part à l’initiative, dont l’Egypte, le Kenya, l’Afrique du Sud, l’Ethiopie et la Tanzanie entre autres[10]. La formation d’un nombre grandissant d’étudiants africains en Chine ou localement par des entreprises chinoises, constitue donc un risque, parce que ces étudiants pourraient, d’une part, devenir des défenseurs des intérêts chinois, d’autre part accepter, à terme, de partager des informations avec les autorités chinoises.

3.  Un risque stratégique pour les intérêts africains et français

Le risque humain est aggravé par la mainmise chinoise sur les réseaux télécom africains qui présente de réels risques stratégiques pour les intérêts tant africains que français[11].

D’abord, le quasi-monopole technologique de la Chine sur les infrastructures de télécommunication rend possible la surveillance des réseaux et facilite les actions ciblées d’espionnage ou de perturbation du service (déni de service, action sur l’intégrité des données, etc.), voire d’appui à des opposants armés par les services chinois. D’ailleurs, en janvier 2017, à Addis-Abeba, les informaticiens de l’Union africaine (UA) ont découvert ce qui semblait être une opération chinoise d’espionnage de grande ampleur[12]. En effet, l’intégralité du contenu des serveurs du siège de l’UA, offerts en 2012 par le gouvernement chinois, était en fait transférée en Chine via des backdoors.

Considérant qu’un nombre croissant de pays tels que la Zambie, l’Éthiopie et le Zimbabwe, se dote d’équipements de surveillance des réseaux de communication en faisant appel à des entreprises chinoises pour mettre en place des systèmes de contrôle d’Internet et des réseaux de télécommunication, le risque d’intrusion est bien réel. Ces pays augmentent par là-même leur exposition aux manœuvres techniques chinoises. De surcroît, les personnels, institutions et organisations français présents dans les pays africains, notamment francophones, pourraient devenir la cible des interférences de la Chine. Et ce, d’autant plus que la France et d’ores et déjà une cible des services de renseignement chinois. De ce point de vue, l’attention portée par la CETC aux pays d’Afrique francophones est peut-être significative.

Le risque d’exposition est régulièrement dénoncé par les services de renseignement occidentaux, notamment anglo-saxons, en raison des liens entre les grands conglomérats chinois et l’Armée populaire de libération[13], et a conduit plusieurs pays à interdire certains produits ou technologies chinois dans leurs réseaux les plus sensibles.

L’influence et l’implication de la Chine dans les domaines du numérique et des télécommunications sur le continent africain constituent un risque stratégique non négligeable pour les pays d’Afrique. Pourtant, sur le continent africain comme souvent en Europe, les considérations financières se substituent aux enjeux stratégiques.

 

[1] https://www.capital.fr/economie-politique/la-chine-promet-60-mds-de-dollars-au-developpement-de-lafrique-1305327

[2] https://www.jeuneafrique.com/mag/619267/economie/dette-le-casse-tete-chinois/

[3] https://www.jeuneafrique.com/623983/economie/forum-sino-africain-pekin-promet-60-milliards-de-dollars-pour-le-developpement-de-lafrique/ ;

Les 60 milliards ont ensuite été répartis en 5 milliards de dollars d’aide gratuite et sans intérêts, 35 milliards de dollars de prêts préférentiels et de crédits à l’exportation, 5 milliards de dollars de fonds supplémentaires pour le Fonds de développement Chine-Afrique, et 10 milliards de dollars de financement pour une coopération de capacité de production sino-africaine, https://www.lesechos.fr/19/07/2018/lesechos.fr/0302004048984_la-chine-est-de-plus-en-plus-omnipresente-en-afrique.htm

[4] Voir aussi les nombreux débats mis en ligne sur Youtube, parmi lesquels :
Afrique – Chine : le piège de la dépendance ? https://www.youtube.com/watch?v=4Fk7FfVRabg,
La Chine est-elle en train de faire main basse sur l’Afrique ?: https://www.youtube.com/watch?v=mZ2O3gUTmuE.

[5] https://www.latribune.fr/technos-medias/telecoms/telecoms-la-chine-a-l-assaut-de-l-afrique-797975.html

[6] https://tmt.knect365.com/africacom/

[7] https://www.jeuneafrique.com/mag/453084/economie/cherche-chine-investissant-autant-afrique/

[8] http://mini.eastday.com/mobile/190408033531986.html#

[9] La CETC est une entreprise publique qui dépend du ministère de l’Industrie et des Technologies de l’Information (MIIT). Elle développe des logiciels et des matériels de communication tels que des équipements réseaux et des systèmes d’opération ; dans le domaine militaire elle développe notamment des radars de défense aérienne et des systèmes de transmission satellitaires. Elle participe aussi à la construction d’infrastructures : des hôtels aux camps militares, en passant par des usines de ciment.

http://en.cetc.com.cn/enzgdzkj/products/ternational_trade38/index.html

[10] http://www.cac.gov.cn/2019-05/08/c_1124464905.htm

[11] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/09/04/la-chine-s-appuie-sur-l-afrique-pour-construire-une-muraille-face-aux-pays-occidentaux_5350032_3212.html

[12] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/01/26/a-addis-abeba-le-siege-de-l-union-africaine-espionne-par-les-chinois_5247521_3212.html

[13] https://www.lopinion.fr/edition/international/l-armee-populaire-est-acteur-majeur-relation-sino-africaine-160865