Close

La 5G, enjeux politiques et stratégiques d’une révolution technologique

Alors que chacune des 4 premières générations de mobiles (1G à 4G/LTE) n’étaient que des versions augmentées ou améliorées de la génération précédente, la 5G s’impose comme une véritable révolution technologique en promettant une connexion dont le débit est 100 fois plus rapide pour une latence 10 fois moindre avec une qualité de service inégalée. Elle permettra ainsi bientôt la connexion et l’interconnexion de centaines de millions d’objets en tous genres. Un véritable enjeu industriel et commercial pour les opérateurs de télécommunication, fournisseurs d’accès Internet (FAI) et constructeurs d’infrastructures et de téléphones mobiles bien sûr, mais au-delà un enjeu politique et stratégique de premier plan compte tenu de la dépendance économique globale que cette technologie permettra. Ce sont ces enjeux qui sont au cœur des luttes d’influences et rapports de forces, feuilleton géopolitique international dont les États-Unis, la Chine et l’Europe sont les protagonistes.

 

  1. La 5G, chronique d’une révolution industrielle annoncée

Technologie de rupture qui pourrait pour certains constituer les fondations d’une 4ème révolution industrielle, la 5G repose sur un assemblage de briques technologiques parmi lesquelles :

 

  • Les ondes millimétriques (>30 GHz) : situées dans des fréquences plus élevées, elles permettront des débits bien plus importants que ceux offerts aujourd’hui par la 4G mais au prix d’une portée réduite, cette dernière étant inversement proportionnelle à la fréquence ;
  • La technologie Massive MIMO (« Multiple Input, Multiple Output, ou « Entrées multiples, Sorties multiples ») : utilisée pour les réseaux sans-fil et mobile, elle utilise un nombre élevé d’antennes actives, à la fois en émission ainsi qu’en réception, pour permettre des transferts de données à plus longue portée à un débit plus élevé ;
  • Les techniques de traitement des signaux beamforming et beamtracking, qui permettent des échanges de signaux jusqu’à 500 km/h et garantissent ainsi une direction plus intelligente des signaux vers les appareils et un suivi précis des objets et des utilisateurs ;
  • Le « network slicing », qui consiste à découper virtuellement le réseau de télécommunications en tranches dédiées à des usages spécifiques pour des performances spécifiques.

 

Cet assemblage de technologies permettra des avancées considérables en termes de débit (jusqu’à 10Gbps, soit de l’ultra-haut débit), de densité, mais aussi et surtout de latence, qui sera réduite à quelques millisecondes, c’est-à-dire le quasi temps réel, la quasi-instantanéité. La 5G rendra ainsi possible le développement sécurisé de nouveaux usages comme les flottes de véhicules autonomes ou la chirurgie à distance par exemple, sans compter les progrès potentiels en matière de gestion de l’énergie (adaptation de l’approvisionnement en énergie en temps réel en fonction de l’évolution des besoins), de sécurité publique (rapidité d’intervention des forces de sécurité ou des services d’urgence en cas d’accident), ou encore la robotisation accrue de l’industrie etc…

Le basculement de tous les secteurs industriels vers la 5G entraînera inévitablement un bouleversement des économies, et une redéfinition des rapports de force économiques – et sans doute (géo)politiques, sur la scène internationale. Dans ce monde où l’essentiel de la valeur sera généré par la 5G, les acteurs du secteur acquerront en effet une influence et un pouvoir considérables.

 

 

  1. La 5G, une technologie au cœur des rapports de forces économiques et commerciaux mondiaux.

Le déploiement de la 5G sur les réseaux mobiles doit s’opérer à 3 niveaux : celui des téléphones mobiles/smartphones, celui des antennes BTS (gNodeB) qui assurent le relais avec les équipements mobiles, et enfin celui du cœur du réseau. La 5G fait donc intervenir des acteurs aux intérêts divergents sinon concurrents : opérateurs de télécommunication, fournisseurs d’accès internet, constructeurs, mais aussi dans une large mesure, les États dans lesquels sont basés ces acteurs privés, qui génèrent des revenus de plus en plus importants et représentent un poids économique et politique de plus en plus significatif.

Les tensions sont d’abord d’ordre commercial et opposent opérateurs et fournisseurs au plan national : qui sera le premier à déployer la 5G, à lancer un réseau – si possible plus large et plus étendu que ses futurs concurrents -, à proposer des abonnements et un smartphone adapté, et, finalement, à maîtriser la technologie ? L’enjeu est finalement peu différent au niveau international, car la 5G octroiera un avantage concurrentiel à la nation qui réussira à la déployer avant les autres.

Or force est de constater aujourd’hui que certains pays possèdent dans cette course à la technologie une réelle avance. Si la plupart des acteurs européens et américains qui avaient jusque-là joué un rôle clé dans le développement des précédentes générations mobiles ont disparu ou sont en perte de vitesse, de nouveaux acteurs venus d’Asie, notamment de Chine, ont au contraire connu une ascension fulgurante. C’est le cas du Chinois Huawei, né en 1987, dont l’objectif est de dépasser les 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019, là où les acteurs européens historiques Nokia et Ericsson tournent aujourd’hui autour de 20-23 milliards d’euros et ZTE de 10 milliards d’euros.

Au-delà du différentiel quantitatif, ces chiffres reflètent une autre dimension de la montée en puissance de l’acteur chinois. Car si la quasi-totalité du chiffre d’affaire généré par la 5G chez Nokia et Ericsson provient de la construction des réseaux, ces 2 postes représentent pour Huawei à peine 40 milliards des 100 cités précédemment, le reste étant généré par ses activités « mobiles » et « entreprises » sur lesquelles les Européens sont en revanche notoirement absents. Le géant chinois est donc le seul constructeur à maitriser la chaîne de bout-en-bout : des mobiles jusqu’au cœur des réseaux, en passant par l’infrastructure d’accès. C’est cette dominance marquée qui explique en grande partie les tensions actuelles.

 

  1. « Celui qui contrôle la 5G contrôle le monde »[1]

Les avantages que confère la maîtrise des réseaux 5G ne se mesurent pas uniquement en termes commerciaux, car contrôler la couche physique (antennes, réseaux) permet de fait de contrôler le trafic, et par là même la disponibilité et la confidentialité des données qui transitent sur ces réseaux.

C’est ce qui explique la véritable croisade dans laquelle se sont lancés les États-Unis pour enrayer la montée en puissance de Huawei, accusé de vol technologique et d’espionnage au profit de la Chine. C’est donc principalement au titre de la protection de la sécurité nationale, que les États-Unis ont mis en garde, voire font pression sur leurs alliés européens pour réduire l’empreinte de l’entreprise chinoise. Les réactions prudentes des Européens reflètent bien les subtilités de ce bras de fer : en France, Orange s’est résignée à ne pas utiliser Huawei pour son réseau national mais est en revanche beaucoup plus ouverte à une collaboration sur ses installations africaines. Quant à l’Allemagne, elle refuse pour l’instant de l’exclure de son réseau, ce qui semble aussi être le cas de la Grande-Bretagne.

La confrontation ouverte avec Huawei peut s’avérer à risque pour les Européens. Si les répercussions en termes financiers et sociaux font encore l’objet de débats, il est indéniable en revanche que la Chine possède de réels moyens de rétorsion, ou du moins de pression. Elle détient par exemple aujourd’hui 90% des réserves de terres-rares, un matériau indispensable au développement des nouvelles technologies liées au numérique, ce qui lui confère un redoutable avantage commercial. D’autre part, sur un marché européen du « cœur de réseau » encore morcelé qui ne compte encore peu d’acteurs de poids malgré la monté en puissance de Nokia et l’émergence de start-ups et PME, exclure l’entreprise chinoise pourrait aussi pousser certains acteurs Européens à confier leurs réseaux à des sociétés américaines, solution qui ne garantit pas non plus totalement son autonomie stratégique et sa souveraineté sur les données échangées…

Pour rattraper son retard technologique et protéger son autonomie et sa souveraineté, l’Europe doit donc se différencier, et (re)monter en puissance et en capacités sur d’autres briques sur lesquelles elle n’est pas, plus, ou insuffisamment présente aujourd’hui.

 

  1. La 5G, une opportunité pour l’Europe ?

Le retard technologique de l’Europe en matière de 5G est lourd, mais pas définitif. L’Europe possède en effet deux champions dans le domaine : Nokia et Ericsson. Il s’agit désormais de trouver un moyen de valoriser leurs activités et de faciliter le développement d’activités plus stratégiques sur la partie réseau.  L’échec de « l’Europe des télécoms » et le blocage presque systématique des fusions entre acteurs industriels européens d’un même secteur au nom du principe de libre concurrence, entretient le morcellement du secteur et entrave l’émergence de champions européens des télécoms capables de proposer une alternative solide aux acteurs américains ou asiatiques. On compte ainsi non moins de 120 opérateurs en Europe pour 4 seulement aux États-Unis !

En attendant, et à défaut de maîtriser toutes les couches de la 5G, l’Europe peut, et doit déjà, se positionner sur les autres volets. Au plan normatif par exemple, elle doit retrouver le rôle qu’elle a longtemps joué en matière de définition des standards, elle qui avait, via l’European Telecommunication Standard Institute (ETSI), lancé le standard GSM en 1982 et dominait ainsi 92% du marché. Une plus grande implication, au sein du 3GPP[2], à la fois quantitative (en encourageant la participation de sociétés et groupes de réflexion européens) et qualitative (en soumettant régulièrement des propositions), pourrait lui permettre de retrouver une réelle influence dans ce domaine.

Enfin, si l’Europe ne peut éviter le recours à des technologies et entreprises étrangères, elle peut au moins se protéger contre d’éventuelles intrusions sur ses réseaux grâce à des solutions de chiffrement de bout-en-bout qui viendraient constituer une surcouche de sécurité « souveraine » sur celles déjà mises en place par les opérateurs. Faute de garantir la disponibilité de l’information, ces solutions permettront au moins de répondre à l’exigence de confidentialité des données et des informations échangées par les utilisateurs. Restera à trouver l’équilibre avec les exigences et besoins liés aux interceptions judiciaires qui restent également essentielles pour les Etats et qui devront trouver leur place dans ce dispositif.

 

 

[1] Stéphane Dubreuil, spécialiste télécom et énergie, site web : https://www.stephanedubreuil.com/.

[2] 3rd Generation Partnership Project (3GPP) un organisme issu d’une coopération entre organismes de standardisation internationaux et chargé concevoir les spécifications techniques pour les réseaux mobiles 3G et 4G.