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Iran et souveraineté numérique : le projet SHOMA

Lors des manifestations de novembre 2019 contre la hausse du prix de l’essence, l’Iran a réalisé une coupure volontaire et maitrisée de l’internet sans précédent de plusieurs jours, démontrant par la même le niveau de contrôle qu’exercent les autorités sur les infrastructures et réseaux de télécommunications en Iran à travers le projet SHOMA et la mise en œuvre d’un intranet national[1].

Le projet SHOMA qui se traduit principalement par la mise en place d’un intranet national, le « National Information Network » (NIN) est un projet mis en place par les autorités iraniennes dès 2006[2]. Son développement a été confié en 2007 au Centre de Recherche en Télécommunication (ITRC). Il a officiellement pris le nom de SHOMA (« VOUS » en français) dans le cadre du 5ème plan de développement quinquennal (2011-2016). Instruments de la politique de souveraineté numérique de l’Iran, le projet SHOMA et le réseau NIN suscitent cependant la controverse au sein même du pays, accusés d’être utilisés par les autorités pour censurer et contrôler les citoyens et les entreprises. Dans ce contexte, la coexistence d’un réseau national aux côtés du réseau internet global place de fait les autorités face à un véritable un dilemme dont la résolution pourrait alimenter encore cette méfiance. Elles ont en effet le choix entre simplement imposer par la force aux utilisateurs iraniens une stricte séparation entre l’intranet national de l’internet global d’une part, ou de façon plus subtile, inciter les utilisateurs à privilégier l’utilisation du réseau national et des plateformes nationales sur les réseaux et plateformes de l’internet global… mais sans certitude toutefois d’y parvenir.

SHOMA, instrument de la politique de souveraineté numérique

Le projet SHOMA doit permettre à l’Iran d’avancer vers la souveraineté numérique, à la fois en développant son propre réseau internet national et en se dotant d’un écosystème numérique propre (opérateurs et fournisseurs d’accès étrangers ou encore les plateformes comme les GAFAM par exemple) lui permettant de limiter sa dépendance à des prestataires étrangers.

Plus particulièrement, le projet SHOMA a été conçu pour :

  • Offrir à 60% des familles et des entreprises iraniennes l’accès à la fois à l’internet global et à l’intranet national à l’horizon 2016 ;
  • Héberger l’ensemble des communications des organes gouvernementaux et des services publics (développement d’un « e-gouvernement ») ;
  • Faire transiter toute demandes d’accès aux informations hébergées dans des datacenters iraniens provenant de l’intérieur du pays ;
  • Encourager les entreprises à utiliser des datacenters localisés sur le territoire national plutôt que des datacenters étrangers ;
  • Encourager les utilisateurs à utiliser des services et applications et solutions nationales : réseaux sociaux, email, moteur de recherche, hébergement, etc. Deux moteurs de recherche, ont été développés jusqu’ici – parsijoo.ir (پارسی جو) et yooz.ir (یوز) – ainsi qu’une vingtaine d’applications comme Soroush, équivalent de Telegram.
  • Renforcer techniquement la résilience de l’intranet national en décentralisant l’architecture réseau.

L’architecture de SHOMA : permettre l’accès à l’internet global tout en privilégiant l’utilisation du réseau national

Concrètement, la mise en œuvre du projet SHOMA repose sur :

  • Le développement d’importantes capacités nationales en matière d’infrastructure : fibre optique, téléphonie et internet mobile, communications satellitaires… D’après le site du Ministère de l’ICT, plus de 80% des équipements réseaux sont ainsi produits nationalement par la Telecommunication Company of Iran ;
  • Le développement d’un réseau national (National Information Network) accessible depuis l’intérieur du pays qui permet aux internautes iraniens d’utiliser des plateformes nationales mais aussi d’accéder à l’internet global. Le réseau national et l’internet global ne sont donc pas physiquement séparés, les internautes iraniens utilisant les mêmes infrastructures nationales (opérateurs de télécommunications et fournisseurs d’accès) pour accéder aux deux réseaux.

 

Figure 1- Les relations entre l’internet global et l’intranet national (Source : SmallMedia)

Selon la figure ci-dessus :

  • L’intranet national est utilisé par les utilisateurs pour accéder aux plateformes nationales gouvernementales ou des entreprises iraniennes ;
  • L’internet global est utilisé par les utilisateurs pour accéder aux plateformes étrangères ou nationales mais ne peut pas servir à se connecter aux plateformes gouvernementales ;
  • L’intranet national est utilisé par les entreprises iraniennes pour se connecter aux plateformes gouvernementales.

Ainsi, s’agissant de l’accès à l’internet global, le pays a fait le choix du contrôle des flux, avec un nombre limité de systèmes autonomes[3] connectés au réseau Internet mondial par lesquels transitent la majorité du trafic depuis et vers l’Iran. Les trois entités auxquelles appartiennent ces AS sont :

  • L’Information Technology Company, filiale de la Telecommunication Company of Iran (TCI). Cette dernière appartenait aux Gardiens de la Révolution (IRGC) de 2009 à 2018, avant que ceux-ci s’en retirent suite au retour des sanctions américaines.
  • La Telecommunication Infrastructure Company, affiliée au Ministry of Information and Communications Technology (ICT). Elle est l’unique fournisseur d’infrastructure de télécommunication à l’ensembles des opérateurs publics et privés en Iran.
  • L’Institute for Research in Fundamental Sciences (IPM), affilié au Ministry of Science, Research and Technology. Il s’agit historiquement de la première organisation iranienne à avoir été connectée à Internet et à avoir fourni une connexion à la nation.

En ce qui concerne l’accès au réseau national, le pays a fait le choix de la résilience, avec une faible centralisation des flux[4] : il s’agit d’éviter de créer des points de défaillance, donc d’éviter de faire transiter le trafic par un nombre trop limité d’AS pour en rendre plus difficile la prise de contrôle. L’Iran a volontairement laissé s’opérer cette décentralisation des flux, à l’opposé de certains autres pays de la région, qui maintiennent au contraire une centralisation forte (Arabie Saoudite, Égypte, Israël et Turquie notamment).

Ce choix d’architecture s’explique par la double volonté de :

  • Mieux contrôler l’utilisation des infrastructures de télécommunications au sein du pays, notamment afin de réduire les risques de piratages ou dysfonctionnement venant tant de l’internet global que de l’intérieur du pays et qui seraient susceptibles de déstabiliser les infrastructures et plateformes iraniennes ;
  • Renforcer dans le même temps l’utilisation de ces plateformes et solutions nationales par les internautes iraniens.

D’ailleurs, afin de privilégier l’intranet national et l’utilisation des plateformes nationales, les autorités ont :

  • D’une part, imposé une réduction de la bande passante vers l’internet global, ce qui a pour effet de ralentir la connexion à ce dernier depuis l’intérieur du pays ;
  • D’autre part, demandé aux opérateurs de télécommunications et fournisseurs d’accès de réduire de moitié les tarifs d’accès aux contenus hébergés sur le réseau national, ce qui a pour objectif de rendre les plateformes nationales plus attractives que plateformes étrangères[5].

SHOMA, un instrument controversé à la croisée des chemins

Mieux contrôlé par les autorités que son pendant russe le Runet[6], mais moins performant et stable que l’internet chinois, le réseau national suscite dans son utilisation la controverse au sein même de l’Iran.

Un outil de la censure d’État

En pratique, la mainmise des autorités sur les opérateurs de télécommunications et fournisseurs d’accès iraniens leur permet depuis longtemps de contrôler l’accès de la population à l’internet global, notamment en filtrant les contenus ou encore en bloquant l’accès à certaines plateformes étrangères. À mesure que le projet SHOMA s’est développé, le contrôle des autorités iranienne n’a cessé d’augmenter et a pris de nouvelles formes, par exemple via le contrôle des fournisseurs de VPN pour limiter les possibilités de contournement des dispositifs de censure.

La coupure opérée par les autorités lors des évènements de novembre 2019 a d’ailleurs démontré l’étendue et la sophistication du contrôle des autorités iraniennes, tant sur l’internet global que sur le réseau national[7]. Ainsi, le dispositif de contrôle des opérateurs et fournisseurs d’accès mis en place par le projet SHOMA a permis aux autorités de couper très rapidement (environ 24 heures) et avec précision les accès à l’internet global au réseau national, ainsi que les communications mobiles, sur une période d’une dizaine de jours[8]. Néanmoins, le dispositif mis en œuvre reste difficile à déterminer en l’absence d’éléments concrets sur la manière dont les autorités peuvent contraindre les opérateurs et fournisseurs d’accès (engagement de la responsabilité des prestataires en cas de refus ou intervention directe des autorités chez les prestataires par exemple). Cette capacité inédite de contrôle de l’internet et sur les internautes suscite de plus en plus de craintes de la part de la population iranienne[9].

Un intranet national encore relativement fragile

Si, à travers le projet SHOMA, l’Iran cherche à imposer à sa population d’utiliser des services et applications numériques nationales comme le fait la Chine, il n’en demeure pas moins que ces dernières ont peu de succès et que la majorité de la population iranienne préfère utiliser des applications étrangères comme WhatsApp par exemple, par souci de qualité des services ou encore de protection des données contre la surveillance des autorités sur les plateformes nationales[10]. Dans ce cadre, la récente coupure de l’internet et du réseau national iranien sont susceptibles d’accentuer encore le manque de confiance, voir une certaine défiance, de la population envers les autorités et envers le projet SHOMA, pouvant entrainer par la même une baisse d’utilisation des services et applications nationales. Les autorités se laissent malgré tous les moyens d’imposer une sorte d’« apartheid digital »[11] consistant à couper l’accès à l’internet global de façon sélective, par exemple pour la population mais pas pour le Gouvernement ou certains opérateurs (comme les banques) qui ont besoin de conserver un accès à l’internet global.

Cette approche risque toutefois d’entrer en contradiction avec l’objectif même du projet SHOMA, dont l’ambition était de pouvoir offrir aux utilisateurs iraniens un réseau national solide en complément de l’accès à l’internet global, et non, comme cela semble être le cas aujourd’hui, développer un réseau national tout en coupant les communications des entreprises et des citoyens iraniens à l’internet global. Dans ce contexte, le projet est « à la croisée des chemins » et les autorités doivent décider de :

  • Suivre le modèle chinois en accentuant la logique d’« apartheid digital » et de contrôle de l’internet, en obligeant toujours plus les entreprises et les citoyens à utiliser les solutions nationales et le réseau national. Cependant, cette solution pourrait entrainer des difficultés économiques pour les entreprises iraniennes déjà dépendantes de l’internet global[12] et remettrait en cause le projet initial. Enfin, cette solution marquerait un net recul des libertés en Iran et renforcerait davantage la méfiance actuelle ;
  • Ou revenir sur la politique de blocage de l’internet et du réseau national en privilégiant plutôt une politique d’influence destinée à inciter les citoyens et les entreprises à privilégier les solutions et le réseau nationaux.

En définitive, l’Iran a réussi à délimiter les contours de son réseau national au sein de l’internet global en contrôlant dès le début les infrastructures nécessaires au fonctionnement de l’internet et en développant des services et applications nationales. Cependant, une faille demeure : l’interconnexion de base entre le réseau national et l’internet global qui permet aux utilisateurs iraniens de bénéficier de services et applications étrangères plus attractives et plus performantes. Inverser la tendance dans les usages d’internet et du réseau national constitue alors un véritable défi pour l’avenir de SHOMA.

 

[1] https://www.lemonde.fr/pixels/article/2019/11/20/internet-coupe-en-iran-le-niveau-de-sophistication-de-ce-blocage-est-une-premiere_6019883_4408996.html

[2] https://smallmedia.org.uk/sites/default/files/u8/IIIP_March2014.pdf

[3] Système autonome

[4] The geopolitics behind the routes data travels: a case study of Iran. Loqman Salamatian, Frederick Douzet, Kevin Limonier, Kavé Salamatian : https://arxiv.org/abs/1911.07723

[5] http://www.mehrnews.com/news/3970276

[6] OMC, Le Runet, construction politique ou réalité technique ? Lettre n° 69 – Décembre 2017

[7] https://netblocks.org/reports/internet-restored-in-iran-after-protest-shutdown-dAmqddA9

[8] https://information.tv5monde.com/info/iran-le-pays-est-desormais-capable-d-effectuer-une-coupure-controlee-de-son-reseau-334033

[9] https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/iran-internet-shutdown-protests-communications-tehran-a9226731.html

[10] https://www.telegraph.co.uk/news/2019/11/23/irans-internet-blackout-happening-did-government-turn/

[11] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20190210-iran-internet-halal-republique-islamique-cyberespace-shoma-censure

[12] https://theglobepost.com/2020/01/13/iran-internet-paradox/