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Hyperconnectivité : quelles conséquences pour les opérations militaires ?

Le concept de network-centric warfare n’est pas nouveau. Mais son application opérationnelle a pendant longtemps été bridée par les limites technologiques. Cette barrière a désormais volé en éclat : nous sommes rentrés dans l’ère de l’hyperconnectivité. Une rupture qui entraine de nombreuses conséquences sur les opérations militaires et les capacités qui permettent de les mener, en particulier en matière de cyberdéfense.

Une convergence de technologies et d’usages

L’hyperconnectivité résulte d’une convergence de nombreux technologies et usages. Elle peut se définir ainsi : des personnes et des objets connectés en permanence, quasiment depuis partout, via des équipements facilement accessibles et interactifs, avec pour effet une croissance exponentielle des données générées, stockées et exploitées, qu’il s’agisse d’usages privés ou professionnels.

Au plan militaire, cette hyperconnectivité permet désormais l’interconnexion de l’ensemble des plateformes de combat : satellites, avions, drones, véhicules, radars, soldats… Chacune est ainsi en mesure de capter, diffuser, échanger et exploiter de l’information. A l’instar du Griffon, le nouveau véhicule blindé multi-rôle (VBMR), premier élément du programme Scorpion de modernisation de l’Armée de terre, ou du système FELIN (Fantassin à équipements et liaisons intégrées). Certains systèmes d’armes deviennent ainsi de véritables « centrales informationnelles » comme le F35 américain, avion dit « de 5ème génération ». « Branché sur un cloud lui fournissant en temps réel des informations multidomaines sur son environnement  “ami” et “ennemi” », cet avion est « une sorte d’AWACS en réduction », souligne Olivier Zajec[1]. Au cœur du dispositif, agissant comme un véritable « ciment » : un système d’information unifié, à l’image du Système d’information du combat (SICS) qui mettra demain en réseau tous les systèmes produisant un effet tactique sur le terrain.

 

Quels défis ?

Si l’hyperconnectivité marque une véritable rupture stratégique en permettant l’avènement du combat collaboratif et le renforcement de l’approche multidomaines[2], elle soulève également de nombreux défis parmi lesquels :

  • Le défi du big data. L’objectif est d’exploiter au mieux la masse d’information qui croit de façon exponentielle pour éviter « l’obésité informationnelle ». On estime ainsi que l’ARGUS-IS, module d’observation constitué de 368 capteurs mis au point par l’armée américaine collecte 6 millions de Go de données par jour[3], alors qu’un drone peut générer au cours d’une mission de 14 heures environ 70 000 Go de données ;
  • Le défi de la résilience. Les systèmes doivent garantir la disponibilité des données dans des conditions parfois dégradées ou en tenant compte de contraintes d’accès aux réseaux particulières. « Les unités doivent en effet pouvoir travailler aussi bien “connectées” que “déconnectées” ou avec des niveaux de connexion (serveurs de réplication asynchrone par exemple) plus ou moins localisés. Cela doit permettre d’éviter tant les pertes de capacités opérationnelles que les dysfonctionnements liés à la latence des réseaux »[4] ;
  • Le défi du « mode dégradé ». Celui-ci peut être imposé par l’adversaire mais aussi choisi pour créer une rupture de symétrie avec l’adversaire, ce qu’Olivier Zajec nomme la « techno-régression compétitive ». Avec l’hyperconnectivité, le risque de déni de service est en effet permanent, compte tenu de l’augmentation de la surface d’exposition au risque (objets connectés, dépendance aux liaisons de donnée pour l’accès au cloud…) et des vulnérabilités potentielles des systèmes. Le brouillage des signaux GPS est ainsi devenu monnaie courante. Un risque aggravé par les cyberattaques, voire l’utilisation demain d’armes à énergie dirigée (AED). « Près de 70% des systèmes de combat majeurs de l’US Army dépendent de signaux qui sont émis depuis l’espace», constate le colonel Richard Zellmann de l’US Army[5]. Face à des pays comme la Russie, qui a montré en Ukraine l’efficacité de ses moyens de guerre électronique, ou la Chine, pays qui développent tout deux des capacités anti-satellite, les Etats-Unis cherchent ainsi à concevoir des plateformes de combat fonctionnant sans GPS[6] ;
  • Le défi de la supériorité informationnelle. Le leadership des armées modernes est fragilisé par la militarisation de l’information (information weaponization) et l’hyperconnectivité. C’est ce que constate une récente étude publiée par l’US Army War College[7]qui fait montre d’un techno-scepticisme assez inhabituel outre-Atlantique : « l’utilisation généralisée des équipements portables capables d’enregistrer en haute définition pour une transmission immédiate du son, de l’image et du texte transforme la façon dont le monde s’informe mais également la capacité des armées et services de renseignement opérer avec une sécurité opérationnelle minimale. En outre, les individus, les groupes et les Etats sont maintenant en mesure d’accéder à des images et à des informations sensibles de source ouverte qui étaient autrefois étroitement contrôlées par les gouvernements. En fin de compte, les chefs militaires devraient supposer que toutes les activités liées à la défense, depuis les mouvements tactiques mineurs jusqu’aux opérations militaires majeures se dérouleront désormais de façon totalement ouverte ».

Quelles conséquences au plan capacitaire ?

Ces différents défis exigent une réponse capacitaire intégrant notamment les priorités suivantes :

  • L’acquisition de nouvelles capacités spatiales de télécommunication. Avec deux objectifs,  selon les députés Olivier Becht et Thomas Gassilloud[8]: au plan quantitatif, « fournir aux armées des débits de données répondant à leurs besoins croissants » et au plan qualitatif  « sécuriser les moyens spatiaux de captation et de transmission d’information contre les risques de captation des informations ou de compromission de leur intégrité, voire de destruction physique des satellites ‒ qu’elle soit accidentelle, liée aux débris spatiaux, ou délibérée, dans un contexte où l’espace devient, aux termes du général Jean-Pascal Breton, « un champ de confrontation à part entière » ;
  • Le développement d’un « Combat Cloud » (aussi appelé « cloud tactique » ou « cloud de théâtre ») transverse aux différents domaines. Cette infrastructure doit répartir les données et leur traitement, et donc la puissance de calcul, entre les différents niveaux pour permettre à chaque utilisateur de fonctionner de fonctionner de façon autonome si nécessaire. Un chantier qui pose inévitablement la question de notre autonomie stratégique compte tenu de la très nette domination américaine et chinoise en matière de solutions technologiques mais aussi d’offres de cloud « as a service » ;
  • L’adoption d’une politique d’innovation volontariste en matière d’intelligence artificielle. « La défense recèle en effet une grande variété d’applications potentielles : reconnaissance automatique d’images, guerre électronique, combat collaboratif, navigation autonome des robots, cybersécurité, maintenance prédictive, aide à la décision et au commandement », déclarait Florence Parly en mars 2018[9];
  • Le renforcement de nos moyens d’action globaux dans le cyberespace. Il s’agit à la fois de renforcer les capacités de protection, de lutte informatique (défensive ou offensive), de renseignement « cyber », d’action informationnelle mais aussi de guerre électronique. Les opérations menées par les forces russes en Syrie ou en Ukraine mettent en effet en lumière le renouveau de la guerre électronique et le retard pris par la France[10], mais également par les Etats-Unis, dans le domaine. Ce sera le rôle du programme CUGE (capacité universelle de guerre électronique) qui se traduira en 2025 par la livraison de 3 Falcons qui remplaceront les 2 Transall Gabriel.

[1] Hyperconnectivité et souveraineté : les nouveaux paradoxes opérationnels de la puissance aérienne, https://www.defense24.news/2018/02/21/hyperconnectivite-souverainete-nouveaux-paradoxes-operationnels-de-puissance-aerienne/

[2] Cf. Grégory Boutherin, Un nouveau phénomène conceptuel made in USA : le combat multidomaine, https://www.areion24.news/2017/01/09/nouveau-phenomene-conceptuel-made-in-usa-combat-multidomaine/

[3]https://leaksource.wordpress.com/2013/01/29/darpas-1-8-gigapixel-argus-is-worlds-highest-resolution-surveillance-system/

[4] https://ceis.eu/fr/note-strategique-emploi-du-cloud-dans-les-armees-premiere-approche-des-concepts-et-contraintes/

[5] https://www.todayonline.com/world/us-military-imagines-war-without-gps

[6] https://www.wearethemighty.com/new-artillery-destroys-without-gps

[7] At our owl peril : DoD Risk Assessment in a post-primacy world https://ssi.armywarcollege.edu/pubs/display.cfm?pubID=1358

[8] Rapport sur les enjeux de la numérisation des armées, http://www.assemblee-nationale.fr/15/rap-info/i0996.asp

[9] https://www.defense.gouv.fr/actualites/economie-et-technologie/florence-parly-presente-son-plan-en-faveur-de-l-intelligence-artificielle-axe-d-innovation-majeur-du-ministere-des-armees

[10] Lire à ce propos l’article d’Olivier Dujardin sur le site de l’AGEAT : https://ageat.asso.fr/spip.php?article248