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Géopolitique de la blockchain

Le protocole blockchain a été créé en 2008, par un inconnu retranché derrière le pseudonyme de « Satoshi Nakamoto », à une période caractérisée par une défiance croissante envers le système bancaire et financier. S. Nakamoto a alors publié un document de neuf pages présentant l’architecture technologique de la cryptomonnaie Bitcoin en expliquant qu’« une version purement pair-à-pair de l’argent électronique permettrait aux paiements en ligne d’être envoyés directement d’une partie à l’autre sans passer par une institution financière ». La vocation première de la blockchain était ainsi de supprimer les intermédiaires (banques, administrations, régulateurs) dans les échanges financiers, dans un contexte post-crise économique et financière de 2007-2008.

En quelques années, la blockchain est passée du stade de technologie émergeante à celui de technologie révolutionnaire, au point d’être consacrée « Méga tendance » par le World Economic Forum en 2015. Rapidement, le nombre d’applications et d’usages a crû, dans une multitude de domaines. La blockchain a alors atteint le « pic des attentes exagérées » de la courbe du Hype de Gartner, dans un contexte d’emballement médiatique. Ces dernières années, le nombre d’applications basées sur la blockchain semble cependant décroître. La blockchain est aussi moins présente dans les médias. La technologie semble avoir atteint le « gouffre des désillusions », où la réalité des produits déçoit. La blockchain n’a toutefois pas totalement disparu du paysage technologique. Si elle continue de faire parler d’elle cela est cependant moins en termes de progrès et d’innovation, signe que son succès dépasse le simple cadre de la technologie, que d’impact sur certains enjeux de sécurité intérieure, de stabilité internationale et d’empreinte écologique et économique.

Par soucis de clarté, les analyses présentées ci-dessous se basent essentiellement sur les blockchains publiques (cf. encart ci-dessous).

1. La blockchain, menace pour la sécurité intérieure et la stabilité internationale ?

a) La blockchain au service de la criminalité organisée

 En supprimant les intermédiaires institutionnels dans les transactions, notamment financières dans le cadre des cryptomonnaies, la blockchain se révèle ambivalente : échappant au contrôle des autorités et aux circuits traditionnels et régulés des échanges économiques et financiers, elle peut ainsi faciliter la criminalité (blanchiment d’argent, évasion fiscale, financement de trafics de drogue, d’armes, de cartes de crédit volées, etc.), voire le financement du terrorisme. A titre d’exemple, en 2016, la police néerlandaise a arrêté 10 individus accusés de blanchir de l’argent via la vente de cryptomonnaies. D’autant que les échanges et transactions effectués via une blockchain sont réalisés sous pseudonyme, ce qui rend l’identification des protagonistes très difficile (bien que possible) et favorise les activités illicites impliquant des crypto-monnaies, notamment sur le dark web. A noter toutefois que l’utilisation de la blockchain à des fins criminelles à travers les cryptomonnaies reste relativement limitée : en 2019, seulement 0,5% du total des transactions en Bitcoin (soit $829 millions de dollars) aurait été dépensé sur le dark web[1].

Certains groupes terroristes, toutefois relativement isolés, tentent également d’utiliser le Bitcoin, adossé à la blockchain, pour financer leurs activités. Récemment, en janvier 2019, les brigades Izz ad-Din al-Qassam, branche du Hamas, auraient lancé une campagne de financement par le Bitcoin.[2] Des groupes djihadistes, comme al Sadaqah et Jahezona, auraient également eu recours à des campagnes de levée de cryptomonnaies[3]. Ce mode de financement présente cependant des limites et le volume des fonds récoltés pendant ces campagnes est dans les faits très restreint. La campagne menée par le groupe al Sadaqah n’a par exemple récolté que 1 037 de dollars en un an et demi. Les transactions relatives au Hamas, qui ont atteint près de 1 000 de dollars en quelques jours, ont toutefois été tracées par un logiciel de suivi développé par la société d’investigation en cybercrime Elliptic, ce qui a permis d’identifier les régions -Europe et Etats-Unis- d’où étaient envoyés les fonds.[4]

 b) La blockchain, outil de pression diplomatique

Comme l’a montré l’essor de la blockchain dans le contexte post-crise financière de 2008, cette technologie peut être perçue comme un indicateur de défiance, voire de rejet, envers les autorités étatiques. Paradoxalement, certains États utilisent aujourd’hui eux-mêmes la blockchain : de cette façon, ils s’approprient une technologie initialement conçue pour les contourner. Trois exemples récents sont particulièrement parlants :

  • Venezuela: un média espagnol[5] a montré que le gouvernement Maduro utilisait un portefeuille digital pour transformer en cryptomonnaies les recettes issues des taxes des aéroports domestiques. Les actifs digitaux sont ensuite transférés à Honk-Kong, en Chine, en Russie et en Hongrie, où ils sont convertis en monnaie réelle et re-transferés sur les comptes publics du Venezuela. Cette manœuvre permet aux autorités vénézuéliennes de contourner les sanctions économiques.
  • Russie et Turquie : en décembre 2017, les deux pays ont réalisé un échange commercial uniquement grâce au Bitcoin[6].
  • Iran : le pays a lancé en juin 2019 sa propre cryptomonnaie, adossé à la réserve d’or iranienne, afin de tenter de contourner les sanctions américaines[7].

Ces 4 pays plus la Chine, parfois qualifiés de « crypto rogue states[8] », semblent vouloir utiliser les cryptomonnaies -et donc la blockchain à laquelle elles s’adossent- pour réaliser des échanges commerciaux en dehors du système économique et financier (et de ses sanctions) dominé par les États-Unis. Ainsi, la blockchain et les cryptomonnaies s’immiscent dans les rapports de force interétatiques. Elle permet à certains États de contourner l’influence d’autres États et de s’affranchir de certaines régulations ou sanctions, avec potentiellement deux impacts conséquents : une modification de l’ordre monétaire global d’une part, et la déstabilisation de l’ordre géopolitique en cas d’aggravation de situations déjà tendues d’autre part, entre le Venezuela et les Etats-Unis, ou entre l’Iran et les États-Unis par exemple.

 2. La blockchain, une réponse aux grands enjeux politiques et géopolitiques

 a) Un outil de lutte contre la (cyber)criminalité ?

Comme évoqué précédemment, la blockchain est particulièrement attractive pour les criminels qui peuvent se cacher derrière un pseudonyme, parfois en passant par plusieurs intermédiaires. Si retracer des cybercriminels utilisant la blockchain reste dans les faits un exercice difficile et si certains ne sont jamais démasqués, le pseudonymat ne permet qu’une protection partielle, offrant une brèche exploitable par les cellules d’investigation. Les forces de sécurité ont parfois recours aux services des comptoirs de change ou de certaines sociétés pour tenter de retrouver les auteurs de transactions douteuses, frauduleuses ou criminelles. La start-up Scorechain[9], issue de la société luxembourgeoise Neofacto, a par exemple développé un outil de lutte contre le blanchiment d’argent. La solution s’adresse aux banques, aux sociétés d’audit et aux crypto-courtiers. Elle les aide à détecter les activités frauduleuses grâce au suivi et à l’analyse des transactions en cryptomonnaies. La société britannique Elliptic[10] propose quant à elle des services d’investigation en cybercriminalité en coopération avec les autorités compétentes. Elliptic a développé un logiciel qui aide les investigateurs à relier l’identité digitale (pseudonyme) des utilisateurs de la blockchain du Bitcoin à leur identité réelle. Cette solution est déjà utilisée par des services britanniques et américains dans le cadre d’enquêtes sur le rôle de Bitcoin dans des affaires de trafic de stupéfiants, d’images pédopornographique, et de ransomware.

b) Combler les lacunes d’(infra)structures sociales manquantes ou défaillantes

La blockchain est également utilisée pour combler des lacunes étatiques et/ou sociales. Une start-up basée au Texas a par exemple signé un accord avec le gouvernement du Honduras pour la mise en œuvre d’un cadastre numérique basé sur la blockchain[11]. Le système foncier hondurien est en effet rendu inefficace par une importante fraude à la propriété. Des fonctionnaires de l’Etat auraient comme habitude d’accéder illégalement au registre du cadastre pour s’attribuer les propriétés de leur choix. De plus, la plupart des propriétaires ne se sont jamais inscrits au cadastre. L’idée d’un registre numérisé et basé sur une blockchain est d’encourager les propriétaires à s’enregistrer en leur assurant la sécurité de leur titre de propriété.

 

 

[1] https://www.elliptic.co/our-thinking/bitcoin-money-laundering

[2] https://www.elliptic.co/our-thinking/countering-terrorist-financing-cryptocurrency

[3] https://www.justice.gov/opa/pr/new-york-woman-pleads-guilty-providing-material-support-isis

[4] https://www.elliptic.co/our-thinking/countering-terrorist-financing-cryptocurrency

[5] https://www.abc.es/internacional/abci-maduro-tasas-aeroportuarias-para-burlar-sanciones-eeuu-201907212232_noticia.html

[6] https://steemit.com/bitcoin/@stayoutoftherz/first-cryptocurrency-freight-deal-takes-russian-wheat-to-turkey

[7] https://www.ccn.com/iran-punks-trump-crypto/

[8] Référence aux rogue states, ou Etats voyous, désignés comme tels par les Etats-Unis du fait -entre autres- du caractère dictatorial de leur régime, de leur participation à la prolifération des armes de destruction massive et de leur atteinte à la sécurité internationale. La Libye, Cuba, la Corée du Nord, l’Irak, l’Iran et la Syrie font notamment partie des Etats considérés comme voyous par les Etats-Unis.

[9] https://www.scorechain.com

[10] https://www.elliptic.co

[11] https://www.reuters.com/article/usa-honduras-technology/honduras-to-build-land-title-registry-using-bitcoin-technology-idINKBN0O01V720150515?irpc=932 ; https://www.reuters.com/article/us-honduras-landrights-tech/modernizing-land-records-in-honduras-can-help-stem-violence-says-analyst-idUSKBN1AR151